[Critique] Steve Jobs: un Biopic moderne. Une sorte de mètre étalon pour les années à venir. Et Rencontre avec Danny Boyle

Danny Boyle est venu à la rencontre du public la semaine passée pour présenter son nouveau film Steve Jobs. En voici un compte-rendu ainsi que l'avis de notre reporter sur place Benjamin Lemaitre.

L'avis sur le film:un Biopic moderne. Une sorte de mètre étalon pour les années à venir. Note 7.5/10

Dernier film en date que David Fincher devait réaliser (qui s'ajoute à la longue liste de projets que Fincher n'a jamais fait) et écrit par le même scénariste que pour son exemplaire The Social Network (2010), Steve Jobs avait déjà de beaux atouts pour devenir la deuxième partie d'une des trilogies les plus importantes du cinéma du XXIeme siècle sur les génies de l'informatique. Mais il faut rajouter à cela l'envie de Fincher de voir le gourou de la Silicon Valley interprété par le transformiste Christian Bale et l'équation était presque parfaite pour faire un carton plein sur tous les tableaux (voir affiche Fanart). Cependant le film ne se fera pas comme ça. La faute aux gros sous que Fincher souhaiterai extorquer à Sony et le contrôle excessif qu'il exigerait sur tout. L'histoire semblerait être tout autre selon les mails hackés d'Amy Pascal lors du piratage de Sony à l'approche de la sortie de la comédie "politique" The Interview (2014) avec Seth Rogen et James Franco. Exit donc David Fincher mais difficile pour autant de laisser un sujet aussi vendeur que Steve Jobs au placard. De plus le scénario d'Aaron Sorkin commence à être lu par beaucoup de gens et celui-ci ne cesse d'impressionner. Sorkin en vient même à faire une conférence devant un parterre d'étudiants attentifs sur la singularité que constitue son scénario construit majoritairement sur des dialogues à la façon d'une tragédie de théâtre. Arrive donc Danny Boyle à la tête du projet que Sony finit par abandonner suite aux difficultés causer par le piratage et la divulgation d'informations compromettantes. Loin d'enterrer le projet Sorkin et Boyle le vendent donc à Universal qui permet enfin au film de voir le jour avec un casting 5 étoiles malgré un statut que certains pourraient qualifier de maudit.

Si la création de ce film relève d'un scénario digne d'Hollywood c'est aussi parce que le scénario de celui-ci était déjà mythique en soi. Résumé la vie, la pensée et la personne de l'une des personnalités les plus importantes de ces 50 dernières années n'était pas chose aisée. Le faire en seulement trois séquences reposant presque uniquement sur des dialogues semblait une chose impossible. Manifestement impossible n'est pas l'un des mots du vocabulaire pourtant riche d'Aaron Sorkin. L'auteur du film le stratège (2011) de Bennett Miller avec Brad Pitt et de la série politique emblématique A la maison blanche (1999-2006) n'a que faire des critiques pourtant élogieuses et des prix qui s'entassent, avec Steve Jobs il s'offre un défi de taille : Celui de faire un Biopic en juste trois séquences en quasi temps réel. Même si le scénario, et par conséquent le film, était raté il aurait un intérêt certain rien que pour l'audace dont il a fait preuve; Mais le constat est là indéniable. Sorkin a réussi son coup en décrivant dans les dialogues son histoire mais par ses réactions il a construit la personnalité et la pensée de l'homme toujours en alerte. Et si sa version de l'histoire n'est pas là plus complète où la plus exacte sur les faits, elle est en tous les cas la plus Think different ! Et c'est aussi ça la force de cet incroyable scénario.

Le film en lui même est un tour de force sympathique mais plombé par une réalisation un peu tape à l'œil pleine de stylisation dont Danny Boyle ne semble manifestement pas pouvoir se passer. Entre faux raccords volontaires et esthétisation de certaines choses qui ne devraient pas l'être, Danny Boyle tente de donner une forme audacieuse au genre du Biopic bien trop souvent cantonné au cinéma le plus classique. Sauf que comme Chabrol le disait quand la séquence est suffisamment forte en elle même il ne sert à rien de surchargé avec de la mise en scène voyante et inversement. De plus Danny Boyle n'était pas dans la meilleure des positions pour ce film puisqu'il joue le rôle de remplaçant car tout le monde ou presque a pu fantasmer ce projet dans les mains de David Fincher. Certains films devraient rester des fantasmes... La déception n'est quand même pas le premier sentiment qui ressort de la projection de ce film qui n'en reste pas moins très bon car forcément novateur. Mais si le film se tient à ce point ce n'est pas uniquement grâce à son scénario mais grâce au casting qui lui donne vie.

Le casting 5 étoiles de Steve Jobs n'est rien si l'alchimie entre eux et leurs échanges sonnent creux. Ce n'est pas le cas. Car si le film a été tourné rapidement (plus que la moyenne en tous cas) le jeu des acteurs ne s'en ressent pas. Ici ce n'est pas la ressemblance avec les personnages ayant existés qui importe mais bien la façon dont on leur donne corps. Ainsi on pardonnera aisément à Michael Fassbender de ne jamais ressembler que vaguement au gourou d'Apple tant la prestance scénique qu'il lui donne lui confère une aura quasi mystique. Celui qui ressemble le plus à son personnage, tant physiquement que caractéristiquement, c'est Seth Rogen qui interprète le rôle de Steve Wozniak l'autre génie d'Apple, celui de l'ombre. En effet il inspire tout deux une certaine sympathie et par conséquent il sont bouffés par des gens dont l'aura est plus immédiate, plus puissante, plus mystérieuse également. L'autre grande figure de ce casting impeccable c'est Kate Winslet. Rarement cette femme aura été aussi intégralement une autre personne. Il est même apparu qu'on ne la pas reconnu pendant les deux tiers du film alors qu'elle est toujours à l'écran presque aussi présente que le personnage titre. Enfin le personnage incarné par Jeff Daniels la figure du père presque une mise en abymes à l'intérieur de ce scénario comme si il avait conscience de n'être que pour faire avancer le personnage principale. Jeff Daniels trop rare sur grand écran mais par ailleurs brillant dans the newsroom (l'autre série d'Aaron Sorkin depuis 2012) se pose en roc imperturbable au visage souvent caché jamais véritablement montré mais évoluant au fur et à mesure des époques d'allié à ennemi.

Ce côté de mise en abymes n'est peut être que pur produit d'analyse de film mais il est par ailleurs important de souligner qu'en plein milieu du film, et donc de scénario puisque celui-ci n'a pratiquement pas été retouché, on assiste à une espèce de réflexion sur la place du réalisateur de cinéma à travers le personnage de Steve Jobs qui se décrit lui même comme un chef d'orchestre qui n'est peut être pas le meilleur musicien et qui n'a pas besoin de l'être. Une réflexion enrichie par la présence d'une musique jamais encombrante qui ne se remarque que lorsqu'elle s'arrête. Un point insignifiant peut être pour n'importe qui sachant que Sorkin n'a jamais montré d'attachement particulier à la mise en scène mais curieux rappellant que le point de vue qu'épouse le scénariste sur ce film n'est peut être pas celui de Jobs mais bien celui de Wozniak comme si quelque part Sorkin tenait à dire que pour faire le meilleur film il faut les meilleurs musiciens dont il fait assurément parti.

Loin de toute glorification de son sujet Steve Jobs peut se targuer d'être un Biopic moderne. Une sorte de mètre étalon pour les années à venir. Sans être un film aussi puissant et abouti que n'était The social network celui-ci trouve une belle place dans cette saison des prix où il ne manquera pas de se voir récompensé. C'est la victoire d'un projet ambitieux sur les problèmes de comptes de studio.


Benjamin

PS: On déplorera cependant la sortie tardive du film sur notre territoire (le 3 février 2016) alors que celui-ci sera déjà disponible en blu ray aux États-Unis et que le constat de Birdman (2014) grand vainqueur des Oscars de l'an dernier n'ait pas servi. Aussi à l'époque où les français pourront découvrir le film celui ci sera déjà en route pour les Oscars (déjà bien avancé) et probablement vers un sacre sûr dans plusieurs catégories maîtresse

Rencontre avec Danny Boyle

En fin de projection de son nouveau film Steve Jobs nous avons pu participer à un débat entre la salle et le réalisateur Danny Boyle. L'anglais plutôt décontracté a répondu à des questions diverses et variées pendant 45 minutes et l'exercice qui d'habitude est une formalité promotionnelle s'est avéré un peu plus délicat en raison de la production chaotique du film mais Boyle n'a jamais courbé l'échine ni même sourcillé face à des questions qui pouvaient se montrer agressives.

Des questions passionnantes comme le point de vue que le film avait choisi d'adopter (celui de Steve Jobs donc) alors que tout le monde parle de Steve Jobs et jamais du génie dans l'ombre Steve Wozniack (le co fondateur d'Apple véritable génie informatique). Boyle qui a pensé à rappeler que ce genre de questions ne pouvaient venir que de français a répondu avec beaucoup de clairvoyance que son film était une version de Steve Jobs qu'il y en a eu d'autre et qu'il y en aura encore pas mal. Wozniack est un véritable génie mais de l'ombre ajoute t il, il est moins cinématographique. Par ailleurs Wozniack était sur le plateau de temps à autre et il s'est très bien entendu avec Seth Rogen qui interprète son rôle. Danny Boyle dit que le parallèle entre eux est intéressant car Rogen est un très grand acteur mais comme il est sympathique et généreux il sera probablement toute sa vie au second plan. Un peu dur pour Seth Rogen mais une réflexion construite et des plus intelligentes de la part du réalisateur de Trainspotting.
Trainspotting justement le réalisateur en a parlé. Difficile de passer à côté d'un film aussi important dans le cinéma anglais, certains spectateurs étant affublés du fameux t-shirt "choose a life". Au détour d'une question sur la possibilité d'une suite au deux films de zombie 28 jours et 28 semaines plus tard, Danny Boyle a rétorqué que pour l'instant il se concentrait sur le numéro 2 de son film culte sur les junkies mais que la possibilité d'un "28 mois plus tard" pourrait devenir d'actualité ensuite.

Comme prévu il n'a pas pu échapper aux questions sur le scénario d'Aaron Sorkin et de l'implication à la base du projet de David Fincher, The social network a beaucoup était cité.  Si Danny Boyle a conscience du fantasme créer par cette nouvelle association du duo du film sur Facebook il ne s'est pas attardé là dessus prétextant une histoire de gros sous et puis passer sous silence. C'était son meilleur mouvement. Il est par contre revenu en détail sur le scénario et sur sa forme si particulière. "180 pages de dialogues" c'est comme ça qu'il nous l'a présenté. Un défi pour un cinéaste qui se devait d'inventer tout le reste et il fut assez lire de ses mouvements Sorkin ne s'intéressant qu'au rythme il a laissé un champ libre au metteur en scène.
Il n'a également pas échapper à la question de la mise en forme d'un tel scénario (3 uniques séquences) et notamment s'il avait un moment songé à ne faire que trois uniques plans séquences. En bon cinéphile il a immédiatement rétorqué que non jamais. Tout simplement parce qu'il avait entendu parler de Birdman qui venait d'utiliser ce procédé. Il a fini par voir le film et reconnaît que celui ci fonctionne très bien mais parce qu'il défini un espace irréaliste qui n'existe que dans la tête du personnage. Et cela n'est pas le cas pour son film, Steve Jobs est un film qui dépend du rythme de ses dialogues et des comédiens qui les interprètent.

Un réalisateur réfléchi pour une rencontre intéressante. En attendant le tournage l'an prochain (mai-juin) de Trainspotting 2 vous pouvez aller voir Steve Jobs à partir du 3 février 2016.

Nicolas Lepretre

Ils jouent dans Steve Jobs Steve Jobs

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